Dimanche 6 avril 2008
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Dans un des livres les plus chers du moment (10€ pour 60pages) et des plus légers quant à la substance qu'on pourra
y trouver, Gérard Berry (c'est le texte de sa leçon inaugurale au Collège de France) fait plus le camelot que le savant (rappelons qu'il est directeur scientifique d'
Esterel Technologies.)
Mécano de l'informatique, titulaire de la première chaire d'innovation technologique* au collège de France, il n'ignore rien des
rouages et des algorithmes qui agitent les électrons des computeurs, mais ne renseigne pas vraiment son auditoire à propos de ce "pourquoi" glissé dans le titre de son
exposé.
"Pourquoi et comment le monde devient numérique"
Il faut dire que, comme la plus part des scientifiques pragmatiques (ingénieurs ?) de notre temps (les autres ne sont plus aux commandes que de portes de placard ... à moins d'un oubli du
ministère ou du service concerné) monsieur Berry est bien plus à l'aise avec le comment que le pourquoi.
De ce comment, à la manière des publicités pour une crème amincissante, il en étale avec plaisir sur les pages de son exposé (en
citant abondamment les produits de l'entreprise où il est directeur scientifique) et quand il s'avise d'évoquer la substance autour de laquelle il brode, il dit des énormités**.
Je me contenterai ici d'une seule.
"La deuxième idée est celle de l'utilisation d'algorithmes génériques, c'est à dire de
méthode de calcul et de transport insensibles à la nature et au contenu de l'information, car ne voyant que des bit 0/1 qui la composent.
On trouve ces algorithmes dans
toutes les opérations de stockage, de cryptage et de transmission de données.
C'est grâce à eux que l'on peut rendre l'information pérenne et indépendante des
supports.
En numérique, on peut
effectivement transporter, répliquer, sauvegarder et diffuser arbitrairement l'information sans aucune perte de qualité, ce qui est fondamentalement impossible avec les supports analogiques
traditionnels."
Voilà la banalité que l'on entend un peu partout depuis des dizaines d'années, adressée du haut d'une chaire du collège de
France par un docte informaticien de l'école des Mines.
Elle n'en a pas moins de stupidité que lorsque le journaliste de 20h00 nous l'adresse ou notre voisin à l'heure du thé.
C'est une absurdité de prétendre
1) qu'une information peut ne pas dépendre du support sur lequel elle est diffusée.
2) qu'une information peut être transmise sans aucune perte de qualité
Pourtant c'est bien ce qui semble être le cas avec les nouvelles technologies.
Le bon sens nous incite à y regarder de plus près.
Où est l'embrouille ?
Oui, l'information transmise de façon analogique (c'est à dire par un moyen à la ressemblance de ce qui est transmis)
se dégrade plus ou moins rapidement.
Mais il est tout à fait faux de prétendre que le procédé de numérisation permet de transmettre une information non dégradée.
Tout au contraire, et c'est là la mystification, c'est au moment même où le calcul s'empare de celle-ci que l'information devenue donnée perd une grande partie de ce qu'elle
contenait***.
Car précisément, en faisant le choix d'un support arbitraire (le chiffre), il est tout à fait indispensable de supprimer la plus grande partie de la matière concernée (chair) et
de ne conserver que le squelette minimal, à partir duquel l'intelligence du récepteur saura imaginer (pari perceptif) ce, dont ce qu'il reçoit peut bien être la trace.
C'est précisément ce qui rend possible le roman (les personnages, esquissés par l'auteur, sont en fait très largement produits par le lecteur. ) où, à partir d'informations minimales, un
récit se construit dans la tête de celui qui en reçoit le scénario mis en musique grâce à sa participation active et intelligente.
(L'information n'est pas transmise, elle est produite en grande partie à l'arrivée Cf Le travail important de Marvin
Minsky sur ce thème)
Il n'est qu'à voir les difficultés de plus en plus grandes qu'éprouvent les élèves des classes de lycée et de collège dans
l'accession au sens (en littérature comme en sciences) pour comprendre (difficulté à coproduire une information qui n'a plus la cohérence avec le support pour aider le
destinataire) à quel point cette numérisation du monde s'accompagne, contrairement à ce qu'affirme monsieur l'informaticien, d'une perte à la source.
Perte que reconnaît implicitement, le législateur lorsqu'il constate tout récemment : qu'à présent un bac professionnel
pourra être passé après trois ans d'études seulement, par les mêmes élèves qui avaient autrefois pour cela besoin de quatre ans. (Les habiletés enseignées ont été numérisées - suite de la
tragédie de la
maternelle en France - et pèsent donc beaucoup moins.
Bien évidemment, cet allègement n'est pas sans conséquences, mais comme disait un personnage de dessin animé entre deux épisodes de sa série :
"d'ici là, j'ai le temps de prendre de l'avance !" ( ...les gadgets technologiques ont quelques beaux jours devant eux)
La numérisation produit des cadavres.
Dans un monde de paresse et de profit, les cendres sont plus aisées à transporter que l'être vivant - fond et forme -
originaire
Le savoir à la source même, n'est plus information, il devient données.
(Voir ce comique retour à l'équivalent du cours filmé, mâtiné d'interaction à la mode "question pour un
champion" sous la forme de ce formidaaaabble "tableau
interactif" dernier cri en matière d'innovation pédagogique. Lequel permet
d'accélérer la circulation/affichage de l'information et de compresser les temps de latence, à savoir ceux pendant lesquels les acquis se préparaient, se mettaient en place ou
décantaient.)
La transmission se trouve réduite à ce que l'on nomme les "compétences" qui sont elles aussi,
réduction du savoir faire à ce que l'outil de calcul (ici la mesure de l'évaluation des performances) est capables de produire ... à peu de frais, peu d'effort ... une évaluation
compressée, elle aussi à la manière jpeg ou mp3.
Gérard Berry est donc monté en chaire pour dire tout le bien qu'il pensait de cette réduction du monde à des séries de 1 et de
0. (Seule voie d'avenir qu'est capable d'imaginer l'Europe pour conserver un peu de prestige sur la planète - CF stratégie de Lisbonne)
De celles-ci, il pourrait pourtant voir les dégats que cette mécanique produit sur Terre, et qui sont loin d'équilibrer les gains ou (surtout) promesses que l'on peut attendre de ce type de
perfectionnement technique qui dissocie le fond de la forme, c'est à dire abstrait définitivement un contenu de son support (les anges ont des ailes terriblement coupantes)
A ces civilisés sans culture, je crois que je préfère certains barbares.****
* Il est a remarquer que notre monde ne crée ni n'invente plus grand chose (pour ne pas dire rien) depuis des décennies, il se contente d'innover, c'est à dire précisément de "traire" la culture
qu'il a hérité du passé (comme il en extrait le pétrole) pour le transformer en "produit" vendable.
** Une vérité sans nuance au niveau local (et mécanique) est souvent une énormité au niveau global (celui des êtres vivants.). Le principe des "économies d'échelles" grand principe des
rationnalisateurs sur le coin de la table ou du clavier est une des illustrations les plus criantes. (Il débouche le plus souvent sur "privatisation des gains et nationalisation des déficits ...
comme on le voit à nouveau poindre en ces temps de crise économique)
*** Les oreilles des adolescents pourront témoigner dans quelques temps de la "dureté" réelle des sons mp3. Lesquels "apparemment" font partie de ce que monsieur Berry présente dans son
exposé comme une information compressé "
sans abandons exagérés"
Documents pdf de l'exposé disponibles ici
http://www.college-de-france.fr/media/inn_tec/UPL13472_Le_on_inaugurale_G_rard_Berry.pdf
A noter, à la fin de ce document, où il est beaucoup question des bugs (
Monsieur Berry est un spécialiste de la déctection de ces erreurs ... humaines et de la programmations les évitant)
la dernière ligne a bégayé.
**** Mes élèves sont persuadés que la moyenne est une compression acceptable de leurs résultats d'un trimestre.
Souvent je leur fais comparer les trois moyennes suivantes (celles obtenues à partir des notes)
Paul 15 10 7
Llyes 7 7 11
Lisette 8 9 10
Les commentaires à partir de ces notes sont infiniment plus riches (et justes) que ceux que l'on aurait plus avoir à partir des moyennes concernés.
Passage truculent de l'exposé : l'auteur prétend montrer que l'informatique est une
science riche et dense
"Elle se décline sous trois aspects principaux"
l'
algorithmique : dont il ne dira rien que les origines historiques
La théorie de la programmation : dont il ne dira rien or mis le nom (trop technique ?)
La théorie de l'information : dont "
Nous ne parlerons pas (plus longtemps) à cause de son caractère très technique" (alors,
science ou technique ?)
il cite bien ensuite d'autres domaines, mais reconnait ensuite "
qu'ils ne sont pas considérés comme faisant partie de l'informatique au sens
propre" et donc, n'en parlera pas.
Mais où est donc passé le vaste champ théorique de cette science ?
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Actualisation de l'article
Merci à Matéo qui donne le lien pour
la conférence en video :
http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/inn_tec/p1200929441219.htm
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