Collège XXXX, Atelier d'écriture.
Cette année, dans un cycle sur les quatre éléments, nous travaillons sur l'air et
plus précisément le vent.
Le groupe de sixième a pour comme contrainte de forme : la demande, supplique ou
prière (au vent)
Il s'agit de faire, dans un texte très court (qui pourra ensuite être utilisé
sous une forme stylisée par l'atelier art plastique pour un "moulin à prière") dans lequel chacun
- nomme et caractérise un vent particulier
- fait une demande précise en rapport avec quelque chose qui lui tient à
coeur
- donne quelques conseils au vent en lui suggérant par exemple la manière de s'y
prendre.
...
Premier jet, la quasi totalité des textes concernent une demande ... d'argent, il y
est souvent question de cambriolage d'une banque et de destruction telles qu'on peut en voir dans divers films d'aventure (ou de catastrophes) holywoodiens.
Le premier jet est fait pour cela.
Il permet de partir d'une base, d'un matériaux ou l'on trouve des éléments communs
et d'autres plus originaux.
Ici ce sont les points communs qui l'emportent majoritairement : l'argent, la
violence.
En soit, ce n'est pas un problème. Mais pour produire un texte qui donne à lire, à
voir et envie de poursuivre la lecture, il est nécessaire de créer une petite réalité suffisamment personnelle et dense pour qu'elle apporte quelque chose au lecteur.
Je questionne alors le groupe :
"D'accord, de l'argent ... mais pour quoi faire
?"
"..."
"L'argent c'est pour obtenir autrechose ... non
?
Quel est cet autrechose
que vous voulez obtenir avec cet argent"
"..."
et le silence emplit la pièce.
Quelques tentatives mènent à l'achat de la dernière console de jeu à la
mode
rien de plus.
Ils veulent tous que le vent leur apporte de l'argent, mais sans savoir ce qu'ils
feraient avec.
L'un tente tout de même
"Ce serait pour donner à tous mes amis"
J'insiste
"Mais tes amis, cet argent ils en auraient besoin pour quoi
?
Ne pourrais-tu
plutôt demander directement au vent ce qui manque à tes amis ?"
A nouveau le silence emplit la pièce.
Le temps d'échange a assez duré.
Je propose qu'on revienne au papier, aux idées dans la tête, aux mots pour tenter de
les apprivoiser et de les rendre capables de parler à d'autres têtes, et même à des yeux, des oreilles, qui liraient les idées devenues ainsi paroles.
Une minute plus tard A.... me tend son petit papier.
"J'ai fini"
je lis
"Monsieur le vent je voudrais beaucoup
d'argent"
Je la regarde, un peu étonné (mais pas trop, A.... est une rebelle comme une
bonne moitié du groupe)
Elle sourit malicieusement.
"Mais tu n'as pas dit au vent ce que tu voulais en faire de cet
argent"
A.... reprend son papier.
Je me retourne.
Elle m'appelle et me tend à nouveau sa production.
Je lis
"Monsieur le vent je voudrais beaucoup
d'argent
Pour
rien"
L'heure est passée.
Il a fallu une fois ou deux que je me fâche un peu avec ceux qui, comme A....
tentaient le défi frontal.
Tous les élèves ont produit un texte, certains plusieurs, qui correspond à peu près
à ce que j'espérais avant le début de l'heure et j'en suis assez étonné.
A... me fait un grand sourire et me souhaite une bonne semaine avec un "au revoir
!" plein de lumière.
La salle est vide, c'est l'heure de la pause de 16h00 ( avant cette heure, j'ai
eu deux heures d'Atelier théâtre*), ces gamins qui ont besoin d'argent mais qui ne savent pas pourquoi m'ont mis la tête à l'envers.
Il me faut boire une petite minute le silence qui emplit la pièce avant de
pouvoir me remettre en marche.
Et moi, pourquoi est-ce que je désire "gagner plus
?"
N'y-a-t-il pas d'autres horizon ?
* Mais là, avec une comédienne metteur en scène et c'est davantage elle qui conduit la séance.
Par Le bateleur
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Publié dans : Plume
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