Dans l’obscurité d’une salle de cinéma
où l’on projette un film de guerre,
un spectateur s’adresse à son voisin :
- Je parie 100€ que ce type va sauter sur une mine d’ici 10 secondes »
- tenu ; répond une voix où se perçoit un accent belge prononcé.
Quelques secondes plus tard, deux billets de cinquante euro changent de main.
- Je dois avouer que j’ai un peu triché !
- Ah bon ? répond le délesté
- En fait, j’ai déjà vu le film …
- Moi aussi je l’avais une fois déjà vu, mais je ne pensais pas que le type serait assez con pour sauter deux fois sur la même mine !
Tout se rebelle chez l’homme contre l’abus de standardisation et de
répétition, si celle-ci est rassurante, elle finit par être perçue, pour celui qui goûte vraiment la vie, comme l’antichambre de la mort.
Ont déjà été abordé ici même, ce nouvel essor du spectacle vivant (LIVE) ainsi que l’engouement croissant des Nombreux pour ces « paroles qui s’envolent » (mais sont
animées d’une vie propre) opposées en cela « aux écrits » (toute trace gravée écrit, son ou image figés comme un insecte dans l’ambre) dont le proverbe rapporte « qu’ils
restent », mais qui ne peuvent le faire qu’en mourrant.
Dépassant le niveau de description de la musique où se situait notre observation (prolongement de l’analyse
« économique » de Jacques Attali) nous pouvons constater que cette numérisation (mise en trace, en écriture symbolique, ultime stade de l’industrialisation et de la
standardisation) de tout ce qui touche l’homme (jusqu’à l’humain lui-même : « séquençage du génome » ), cette numérisation va en s’accélérant et produit de ce fait la
réaction naturelle de rejet qu’oppose toute créature vivante à ce qui est fondamentalement contraire au principe de la vie, à savoir « la reproduction à l’identique »
Car la vie s’appuie sur le sens, le goût, la saveur et « le même » affadit toujours cette saveur. Parfois interagissent des compensations entretenues par la mémoire en liaison avec
l’affect, mais ce n’est jamais que provisoire (la centième fois que l’on écoute l’interprétation particulière du slow du premier amour conserve bien sur quelque chose mais qui ne peut que
s’affadir avec la répétition de l’acte d’écoute) .
L’excès des réformes de toute espèce, textes de lois qui prétendent boucher les vides juridiques (les espaces où le vivant étonne encore ?) par un programme (ce qu’est
précisément l’écrit de la loi), normes censées programmer de même la production d’un objet ou d’un acte, l’excès du recours aux assurances, la conservation de la moindre trace sonore,
lumineuse, (bientôt olfactive ?), par l’écriture (gravage : qui nécessite un degré d’abstraction c’est à dire de suppression de l’information au plus près de ce qui permet
de bluffer les sens conscients) tout cela est numérisation, tout cela va dans le sens de la négation du temps qui passe et qui agit (un temps rendu impotent).
On pourra chercher de ce côté une des raisons de ce désir effréné d’Eternité de l’homme moderne.
Et la réalité dans tout cela ?
La réalité se rebelle, la fadeur de la reproduction, de plus en plus perceptible, provoque
- chez ceux qui ont besoin de « tranquillité » la somnolence sécurité en même temps qu’un besoin accru de ce « même » si réconfortant, et de tout ce qui peut le protéger.
- tandis que du côté de ceux qui veulent sentir le souffle de la vie, cette reproduction à l’identique finit par produire une forme de nausée en même temps qu’exacerber ce désir de
« l’autre » , « le différent » Non pas cette nouveauté organisée frénétiquement sous le nom d’innovation, censée pallier l’absence de goût réel, par la quantité, la vitesse
des stimuli, mais ce qui étonne et sur-prend vraiment l’individu, contribuant ainsi à son être.
Alors ?
Nous pouvons parier que s’intensifieront dans les années, les mois à venir, le refus sous toutes ses formes – souvent irrationnel puisque ce qui réagit se trouve le plus souvent au niveau de
l’inconscient – la rébellion même, douce : goût pour le happening (quand il se passe quelque chose) ou violente : révolte, alors même qu’une grande partie des Nombreux se sera
résigné à cette adaptation de l’homme à la machine.
A moins que, et c’est la chance de cette formidable envolée des cours du pétrole, le coût réel de l’industrialisation de la vie apparaisse enfin clairement à tous, et que se
retrouve alors intégrée au bilan comptable de l’activité humaine, toutes ces dépenses externalisées qui donnent l’illusion d’un profit global.
Alors même que, tant dans son aspect objectif matériel que du point de vue de l’humain, ce bilan est tout à fait déséquilibré, faussé par cette apparente fiabilité du nombre désormais seul
descripteur de la réalité.
Le nombre se retrouverait alors dé-qualifié, enfin remis à sa place au service de la « quantité ».
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