![]() Dans une France qui désespère,
certains,
souvent les plus démunis, jouent le peu qu'ils ont encore, misant là où, même si les gains sont plus qu'improbables, les promesses publicitaires sont les plus importantes ![]() l'Euromillion ou Nicolas Sarkozy |
Le PIB est l'indicateur culte pour ceux qui sont actuellement en charge de la gouvernance des hommes.
Pour que le PIB augmente, il est indispensable (on ne peut compter uniquement sur les produits nouveaux) que tout ce qui passait de l'un à l'autre spontanément, transite à présent par un intermédiaire patenté monnayant sa "valeur ajouté spécifique".
La transaction et tout ce qu'elle recouvre se trouve alors intégrée à "l'activité économique du pays" et comme telle, génératrice de PIB.
Il s'agit donc une fois pour toutes, que l'électeur-consommateur (c'est en gros à cela que se résume un citoyen qui ne sait rien faire d'autre) soit totalement incompétent.
Et à quoi voit-on qu'un homme est incompétent ?
A son besoin d'explication ... bien sur !
Le journalisme a ses prétentions comme l'université. Celle-ci défend sa suprématie intellectuelle; elle vous enrégimente dans des collèges où l'on explique à vos enfans qu'ils ne peuvent pas se passer d'explications. L'autre (je veux dire le journalisme) reconnaît la nécéssité des explications; seulement il les voudrait autres. Ainsi le joug vous attend des deux côtés; ces messieurs vous invitent à choisir: voilà le véritable sujet de la dispute entre eux. Ils sont venus à bout de vous dégoûter de la longe universitaire; mais ils vous en destinent une autre. De quelque côté que vous vous tourniez, vous ne voyez autour de vous que des brides de formes diférentes.
Mais ne désespérez pas,
la liberté existe
vous avez celle de la marque de cette sangle que vous vous mettrez vous même autour du cou.
Bien évidemment, si vous refusez cette incompétence à laquelle on vous accule dans tous les domaines de votre vie quotidienne,
refusez les discours des maîtres explicateurs
a commencer par celui là (sourire)²
Ce livre est totalement indisponible depuis plus d'un siècle et demi
Je l'ai moi même cherché depuis ma rencontre par ricochet ("Le maître ignorant" Jacques Rancière) avec celui qui était convaincu de l'égalité des intelligences (seuls le courage, l'énergie mobilisée et la motivation sont différentes d'un individu à l'autre, à moins d'un accident) et a bâti pour cette raison une méthode qui s'appuie largement sur l'élève à travers la question canonique "et qu'en penses-tu"
(question qu'une conseillère pédagogique trouvait récemment " bien trop difficile" pour un collègien,
en accord en cela avec l'opinion universellement répendu désormais que l'enfant est une créature fragile, sans grand potentiel interne - hors celui d'apprendre les explications du maître permettant l'exécution de la tâche et des activités affiliées)
Je propose cet ouvrage en ligne par petites unités cohérentes
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 1 à 15)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 16 à 35)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 36 - 42)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 47b à 49)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 50 à 51)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 52 à 56)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 57 à 58)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 59 à 60a)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 60b à 62a)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 62b à 64)
(...)
Lorsque vous recherchez (un papillon rarissime, une fleur d'une espèce réputée disparue, ou) un livre dont il vous n'avez pas lu la moindre ligne, mais qui, par le heureux hasard d'un rebond, vous a ouvert les yeux et vous permis de voir plus clair en vous, en votre pratique quotidienne jsuqu'à vous donner des clés de lecture d'un réel plus subtile que les rayons du soleil
et que soudain l'objet de votre convoitise apparait devant vous, offert par l'amitié en acte, capable de déméler jusqu'aux ombres
c'est le bonheur !
Un récent numéro du monde de l'éducation faisait l'éloge d'un monument de la pédagogie, en rupture avec cette défiance de l'homme envers l'homme, et jusqu'à la nature elle-même, qui voit l'école s'organiser autour de l'évaluation (le fameux socle commun est un nouveau prétexte) et de la mesure, abandonnant le lieu de ce merveilleux voyage que peut être pour l'enfant l'apprentissage (de la vie).
Cet éloge de Joseph Jacotot, s'est fait sans citer un seul de ses textes
(voir L'homme qui a lu l'homme qui a lu l'homme qui a lu ... )
L'éternel "Maitre ignorant" de Jacques Rancière était cité par la revue
puis évoqué de "troisième main" par quelqu'un qui avait lu "l'homme qui avait lu..."
Bien évidemment le bouillon servi était alors moins que tiède.
C'est dire s'il est urgent de lire l'adversaire des "maitres explicateurs" dans ses propres mots
même si notre oeil marqué par le politiquement correct n'a plus trop l'habitude de tempérer l'excès des mots si courant dans la langue française non tenue en laisse par la "gente per bene".
Certains s'inquiètent peut-être ?
et si le bateleur se mettait à donner des extraits de ce livre sur ce blog ...?
La réponse est simple, Jacotot était capable de parler de l'enseignement des mathématiques sans avoir à en manier les concepts
tout comme un bon critique littéraire est capable d'évoquer un roman qui l'a enthousiasmer
sans rien dire de l'histoire qui y est contée.
Je pourrais donc donner de larges passage de "L'enseignement universel - mathématiques" sans qu'il soit nécessaire de puiser (et d'épuiser) dans de lointain souvenirs scolaires
"Que ceux qui se croiraient sans intelligence se retirent !
L'orgueil qui se vante d'une prétendue supériorité naturelle,
et la paresse qui cherche une excuse dans une stupidité innée
n'ont rien à faire dans une école où l'on prend pour règle ce principe
"Tous les hommes ont une égale intelligence"*
Merveilleuse affirmation qui vaut largement celle que proclament les "Droits de l'Homme" et qui va de soi pour tous ceux qui se sont approché suffisamment de l'Autre pour voir à quel point il est proche d'eux-même.
Bien évidemment, la théorie de la supériorité innée des uns sur les autres, nécessaire à la théorie de l'évolution, rend une telle acceptation bien difficile pour tous ceux qui revendiquent de grands écarts de bien-être entre les hommes.
* On s'en doutera, la définition de Jacotot (pour l'intelligence) n'a rien à voir avec celle de Binet
"L'intelligence, c'est ce que mesure mon test !"
La plupart d'entre nous, s'ils prennent le temps de peser ce mot, devront reconnaître qu'ils adoptent spontanément une attitude paradoxale.
Ils concèdent qu'ils ne savent pas vraiment ce qu'est l'intelligence
et pourtant.
Ils sont persuadés que l'affirmation de Jacotot est fausse.
Ce noeud d'incohérence dans notre esprit vient bien de quelque part
...
c'est en fait le point crucial de la justification de bien des pratiques nivelantes et normalisante de nos écoles.
Remarque à ce propos : Deux personnes peuvent avoir à peu près la même somme en poche, mais dans des monnaies très différentes
C'est sur cette piste qu'il faut explorer la notion d'intelligence, notion complexe, multiforme et qui ne se satisfait pas d'une mesure en une dimension.
Ici ce joue tout l'écart entre les mots égalité et identité.
L'illusion que nous connaisson est due en grande partie à la sur-valorisation de certaines "monnaies" (rapidité, abstraction, ...) et la dévalorisation de celles dont notre civilisation pense avoir moins besoin.
Enseignement universel
mathematiques
Joseph Jacotot
1829
à mm. les officiers
de
l’Ecole normale.
RRRRRRRRRRRRR
Mes chers disciples.
Il y a dix ans qu'on sait faire, dans la Belgique, un citoyen académique à peu de frais.
C'était déjà un grand bienfait pour les pauvres pères de famille, puisque, par toute la terre, c'est encore la mode de croire à la valeur d'un citoyen académique, d'un candidat ou d'un docteur universitaire.
Ces niaiseries abrutissantes et dispendieuses dureront autant que le monde.
Vous venez, mes chers disciples, d’appliquer notre méthode aux mathématiques. C’est un second bienfait dont les pères de famille vous seront redevables.
Vous avez formé des sous-lieutenans en quelques mois. Il est vrai.
Mais s’obstiner à obtenir d’aussi chétifs résultats que ceux des écoles européennes, tant civiles que militaires, c’est gâter l’enseignement universel.
Que la société profite de vos expériences et s’en contente, cela me fera plaisir, vous vous rendrez utiles à l’état.
Cependant n’oubliez jamais que vous avez vu des résultats d’un ordre bien supérieur à ceux que vous avez obtenus et auxquels vous serez réduits.
Profitez donc de l’émancipation intellectuelle pour vous et pour vos enfans. Aidez les pauvres.
Mais bornez-vous à faire pour votre pays, des sous-lieutenans et des citoyens académiques.
Vous n’avez plus besoin de moi pour marcher dans cette ornière.
Votre ami.
RRRRRRRRRRRRR
A MM. LES CADETS
ET SOUS-OFFICIERS
DE L’ECOLE NORMALE
RRRRRRRRRRRRR
Je vous félicite, mes enfans, d’avoir satisfait aux question de vos examinateurs. Vous avez été témoins de leur étonnement quand vous leur avez dit : nous avons appris sans explications.
Or, mes enfans, on ne peut pas étonner un homme sans l’irriter. Ce mal est sans remède et vous vous êtes perdus, dans son esprit, dès qu’il a prononcé, dans la discussion, le fameux je ne comprends pas. Je ne comprends pas est une déclaration de guerre, contre une nouveauté. C’est l’ultimatum de la science du jour.
Vous allez remplir un état distingué dans le monde. Il vous reste une longue carrière à parcourir ; vous aurez plus d’une occasion de mettre à profit ma dernière leçon ; gravez la dans votre mémoire.
Il y a des hommes de bonne foi ; mais ils sont rares. De plus, ils sont presque tous indifférens à la question. Je ne comprends pas, dans leur bouche signifie : « peu importe ». Vous savez que
les précepteurs de Leurs Altesses Royales m’ont dit : « nous ne comprenons pas », lorsqu’ils se sont présentés devant moi, à l’école normale, par ordre supérieur. Vous savez aussi, d’après ce qu’on a écrit officiellement, qu’ils ont pourtant rendu compte au Prince, en disant qu’ils m’avaient très bien compris. Or, un des précepteurs, dont il s’agit, est mathématicien et l’autre littérateur.
L’arrêt qu’ils ont rendu, contre l’enseignement universel, a transpiré et la gazette vous a appris que vous preniez, à l’école normale, les leçons d’un escroc. La gazette a cru bien faire en vous prévenant de vous tenir sur vos gardes. MM. Les précepteurs n’ont pas compris, que pour répondre à la confiance d’un auguste personnage, je devais dire qu’ils n’ont pas les dispositions convenables pour l’enseignement universel qu’on me demandait.
Voilà, mes enfans, ce que signifie ce vieux mot de proscription, ce mot de persécution : je ne comprends pas. Soyez de bonne foi, vous-même ; n’avez-vous pas dit, comme tout le monde : je ne comprends pas ; et sans cette patience inaltérable qui a soutenu mon dévouement jusqu’à la fin de vos études, vous diriez encore aujourd’hui avec ceux qui vous ont examiné : « je ne comprends pas. »
Ainsi, mes enfans, soyez tolérants et apprenez à pardonner une faute que vous avez tous commise , sans en excepter un seul. Quand je vous ai dit : apprenez quelque chose et rapportez-y tout le reste, d’après ce principe : tous les hommes ont une égale intelligence. N’avez-vous pas été étonnés comme vos examinateurs ? N’avez-vous pas fait les même exclamations ? N’avez-vous pas souri malignement comme eux ?
Et pourtant, mes enfans, vous étiez bien moins excusables qu’eux. Vous étiez ignorans ; ils sont instruits.
Quand on ne sait rien, il n’est pas très méritoire de pensez qu’il y a peut-être quelque chose à apprendre. Mais, quand on sait ce qui a été dit, croire qu’il reste encore quelque chose à dire, est un effort au dessus de notre orgueil.
Quand vous avez commencé à voir que tout le monde peut apprendre quelque chose, vous ne compreniez pas du tout ce que veut dire : y rapporter tout le reste : quand je vous ai fait violence pour faire des compositions mathématiques, me compreniez-vous ? N’a-t-il pas fallu mon courage pour vous forcer à vous montrer mathématiciens ? Ne vous refusiez-vous pas d’abord au bienfait de l’émancipation intellectuelle ? Ne croyiez-vous pas, tous, comme le troupeau qu’on appelle genre humain, destiné à paître, dans les science, sous la houlette d’un maître explicateur ?
Souffrez, mes amis, que je vous rappelle ces jours de honte. En vain j’élevais ma voix, ma parole retentissait au milieu d’un morne silence ; en vain je cherchais à réchauffer vos âmes engourdies par les leçons d’incapacité que vous
aviez reçues dans vos écoles ; vous m’écoutiez d’un air distrait, et sans m’entendre.
Plusieurs même ne comprenant pas le français, seraient resté étrangers à tout cela, si je n’avais pas formé parmi vous, des interprètes, pour les introduire dans l’enseignement universel.
C’est donc, vous le savez bien, qu’à force de rames, que j’ai pu vous faire aborder, malgré vous, sur cette terre inhabitée. Ne cherchiez vous point partout des explications que MM. les officiers vous refusez sans cesse ? Que ne devez vous point à leur persévérance à seconder mes efforts ? Ils fesaient, en vous, leurs premiers essais d’une méthode nouvelle, pour eux comme pour ceux qui vous ont examiné. N’est ce pas leur docilité, leur fermeté qui vous a donné l’exemple ?
Eh ! bien, mes chers élèves, s’il a fallu tout cela, je ne dis pas pour vous faire sous-lieutenans (c’est trop peu de chose) ; mais pour vous rendre capables de tout apprendre et de tout enseigner, c’est à dire pour vous relever à la dignité d’homme dont vous étiez déchus, jugez combien sont excusables ceux qui s’obstinent à diriger l’instruction sans savoir ce que peut un homme, sans connaître eux-mêmes toute l’étendue de leur propre capacité. Ils disent qu’il faut mener l’homme à la lisière, mais ils le pensent, ils croient qu’ils en ont besoin pour eux-mêmes. Cet aveuglement a quelque chose de respectable ; il y a dans leur discours, une sincérité qui impose ; et,
s’il était vrai qu’ils sont incapables d’enseigner ce qu’ils ignorent, vous subiriez la même incapacité, car tous les hommes ont la même intelligence. Ecoutez donc patiemment tout ce que vous aurez à entendre de dur, d’ironique, de grossier même ; faites comme moi ; j’ai gardé, près de trois mois, l’insulte officielle (le soi-disant enseignement universel) ; je n’ai rien dit jusqu’à ce que j’eusse atteint mon but. Je voulais, avant tout, tenir la promesse que j’avais faite. Mais, après avoir donné des preuves de ma longanimité, j’ai voulu mettre un terme à ces indécences, pour l’honneur même de la confiance accordée. Je me suis donc sacrifié au vain espoir de réparer l’insulte ; l’enseignement universel est un bienfait ; il ne doit nuire à personne.
Mais il ne vous est pas possible, comme à moi, de désigner l’époque où il ne vous conviendrait plus de souffrir l’insulte et le mépris ; dans votre position sociale, vous devez aller toujours, et toujours, sans murmurer ; ne dites point que la terre tourne, si vous aigrissez un chef en le soutenant ; buvez le calice jusqu’à la lie. Vous ne pouvez pas me prendre en cela pour exemple ; je n’avais, moi, qu’une promesse à tenir, et je l’ai tenue. Je n’avais contracté que des obligations temporaires, et je les ai exécutées au milieu des huées officielles.
Mais vous, mes enfans, contentez-vous de faire
le bien sans qu’on le sache ; montrez à un pauvre père ignorant, ce qu’il faut faire pour instruire sa famille ; apprenez-lui le bienfait de l’émanci-pation intellectuelle ; recommandez-lui surtout d’y travailler en cachette ; mille savans viendraient aussitôt le troubler et lui donner des incertitudes, ou même lui susciter des obstacles ; mais pas un ne se présentera pour donner des leçons qu’il ne peut pas payer.
Cachez vos bienfaits, comme on cache une action qui peut nous attirer quelque réprimande.
L’homme le plus ignorant peut mettre Télémaque, par exemple, entre les mains de son fils. Je suppose qu’il ait appris à lire avec lui par notre méthode.
Il peut exiger que son fils sache par coeur, à six ans, le premier livre.
Il peut le lui faire réciter tous les jours.
Il peut exiger que son fils lui dise ce qu’il a compris chaque jour ; quelle est la phrase qu’il a regardé et ce qu’il en pense.
Il n’est pas nécessaire de faire à l’élève une question plutôt qu’une autre.
Il n’est même pas nécessaire de faire des questions autres que celle-ci : qu’avez-vous remarqué ?
Enfin il n’est pas nécessaire que l’enfant ait bien vu, ni qu’il ait fait une remarque judicieuse.
Il est nécessaire, mais il suffit, qu’un père fasse réciter le premier livre, chaque jour à son fils.
Il est nécessaire, mais il suffit, que le père fixe l’attention de l’élève sur ce qu’il récite chaque jour, par cette question , à la porté de tout le monde : « qu’avez-vous remarqué ? »
Tout père qui aura la patience de faire ce que je dis, réussira.
L’élève continuera à faire réciter ce livre chaque jour, il finira par le savoir lui-même sans avoir l’intention de l’apprendre, et il demandera sans cesse : « qu’avez-vous remarqué ? »
Puis on fait commencer la lecture du second livre ; et l’on demande : qu’avez-vous lu ? Qu’avez-vous remarqué ? Y a-t-il quelque chose comme cela dans le premier livre ?
Voilà tout.
Ainsi : récitez le premier livre, qu’avez-vous remarqué ? Y a-t-il quelque chose comme cela dans le premier livre ?
Tout père pauvre et ignorant, qui se sent assez d’esprit pour faire ces questions simples, est sûr de réussir, chaque jour, le premier livre et de demander qu’on sache jusqu’aux lettres de chaque mot.
L’enfant a maintenant, je suppose, neuf ans. Il sait toutes les phrases, tous les mots, toutes les lettres de chaque mot. Qu’il commence à écrire, s’il ne l’a pas encore fait.
Le père ne doit pas permettre qu’il y ait aucune faute d’orthographe dans le peu de ligne que l’enfant copiera chaque jour.
L’élève grandit, il a dix ans ; il récite chaque jour le premier livre, il en copie une petite partie chaque jour, sans faute d’orthographe ; et il continue à lire chaque jour dans le livre, et on lui demande sans cesse : « qu’avez-vous lu ? Qu’avez-vous remarqué ? Qu’en pensez-vous ? Y a-t-il quelque chose comme cela le premier livre ? » Puis le père ajoute : eh ! bien, écris ce que tu en penses.
En suivant cette marche si simple, et pour laquelle un père ignorant et pauvre, mais qui a du coeur, n’a besoin que de patience ; l’enfant saura lire, et écrire au moins sans maîtres explicateurs, c’est-à-dire sans argent.
Mais je crois qu’il saura bien autre chose ; essayez et vous verrez.
En conservant toujours les exercices sur Télémaque, l’enfant arrive à onze ans ; le père lui remettra un livre d’arithmétique entre les mains ; il lui fera apprendre le chapitre de la numération, par exemple, et il lui demandera : « qu’as-tu vu ? Que sais-tu ? Qu’as-tu remarqué ? » Et cela toujours en cachette, car s’il vient un savant, il
vous dira : le petit ne peut rien voir, rien savoir, rien remarquer, sans mes explications à tant par jour.
Cependant l’enfant saura et comprendra l’arithmétique à douze ans. Or un enfant de douze ans qui sait cela n’a plus besoin de personne. Le père lui dira de demander à un disciple de l’enseignement universel ce qu’il faut faire pour savoir le latin et le grec, par exemple, à quatorze ans. Et l’enfant le saura, si le père le veut.
Le reste n’a pas besoin d’explications.
Si le père destine son fils à l’industrie ; il lui mettra Dupin, par exemple entre les mains. Et il lui demandera : « Qu’en penses-tu ? Y a-t-il quelque chose comme cela dans Fénelon ? »
Quiconque comprend Fénelon, doit comprendre Dupin et réciproquement.
Ainsi, mes chers élèves, vous voyez que le XIXme siècle se fourvoie comme les autres. Telle est la manie des maîtres explicateurs de tous les tems. Elle change d’objet, mais elle reste toujours la même. Qu’expliquerons-nous ? Se demande-t-on gravement. D’abord il fut décidé qu’on expliquerait les universaux ; malheur à celui qui, ce jour-là, eût dit : « il ne faut pas expliquer les universaux, il faut donner le livre à l’élève et lui demander ce qu’il en pense. »
Aristote avait dit : « les corps tendent vers le centre du monde ; or, ils tendent vers le centre de la terre, donc le centre de la terre est le centre du monde. » On a expliqué cela et réexpliqué cela pendant des siècles, se transmettant d’âge en âge le syllogisme expliqué ; comme dans le jeux innocens, on se dit l’un à l’autre : le petit bonhomme vit encore. J’aurais crié ce jour-là : n’expliquez rien ; dites à l’élève qu’il vous l’explique lui-même.
Cependant le genre humain marchait à sa perfection, comme on dit. L’esprit lui est venu parce que les explicateurs ont expliqué le contraire. Erreur grossière ! prenons un exemple : voilà un homme du monde, un avocat distingué ; est-il réellement plus éclairé que Patru sur le système du monde ? Non sans doute. Patru aurait récité les explications de ses cahiers ; l’avocat d’aujourd’hui répète l’explication qu’il a lue dans les feuilles ; mais ni l’un ni l’autre n’en pensent rien. Il n’y a pas de mal à cela ; ils n’ont pas le tems de s’en occuper. Mais ils en parlent, c’est en cela que consiste leur supériorité sur le confrère dans un salon, et leur dégradation de la qualité d’homme, selon nous. Demandez-leur ce qu’ils pensent d’un docteur universitaire tout frais ? Eh bien ! c’est pourtant leur portrait. Qu’ils jugent par là des belles choses qu’ils débitent, quand il répètent des explications que la mémoire tronque sans qu’on s’en doute et que la réflexion ne saurait redresser.
Je dis, (sans le secours d’aucun maître explicateur) que je ne vois point là de perfectionnement.
J’ajoute qu’il faut être presqu’aussi fou que moi pour chercher à perfectionner un homme. Il n’est que trop vrai que l’homme paraît susceptible d’avilissement et de dégradation ; mais c’est une apparence. Même quand il déraisonne, il conserve la faculté de raisonner. Voilà sa nature ; elle ne peut être ni gâtée, ni perfectionnée pas plus que la conscience. On raisonne souvent mal en parlant, cela est vrai ; mais si je ne suis pas capable de sentir la justesse de vos explications, quand vous me reprenez, vos explication ne m’ont point perfectionné ; et, si j’en suis capable, j’avais donc d’avance un raisonnement sain ; vous auriez donc bien fait de me demander comme je le demanderais à l’avocat : « qu’en penses-tu ? »
Voilà pourquoi, mes chers élèves, je vous dis, à vous qui n’êtes point avocats : « vous pouvez comprendre Fénelon, mais vous ne le comprenez pas ; n’en parlez donc point jusqu’à ce que vous l’ayez regardé. Vous n’avez besoin de personne pour cela. Défiez-vous cependant du préjugé de l'orgueil mathématique. Il n'est pas plus aisé d'être Homère que Newton. Il faut beaucoup d'application d'esprit pour comprendre l'art d'Homère, ainsi que les artifices du langage de Newton.
Quand vous m'entendez parler ainsi, ne répétez point mes paroles, ne les réfutez point avec des lambeaux de préfaces ou de discours académiques ; ne faites point de syllogismes métaphysiques à la mode des explicateurs ; mais vérifiez le fait et dites ce que vous en pensez ; voilà la méthode de l'enseignement universel ; ou bien taisez-vous.
Ne point parler de ce que l'on ignore, dans la crainte de dire une sottise, ou même une vérité, qu'on a point vérifié, c'est être disciple de l'enseignement universel.
Ceux qui parlent de tout ce qu'ils n'ont pas étudié, et qui ne savent que l'explication sont les disciples du siècle perfectionné. Les explicateurs les flattent, et ils ne repoussent point cette flatterie.
Vous apprenez, leur dit-on, au XIXme siècle ; or c'est le siècle perfectionné, donc vous valez mieux que la jeunesse d'autrefois. Un philosophe grognard leur dirait : « Tout va de mal en pis, jugez à quel terme vous devez être de cette progression décroissante.» Moi je leur dis « Mes enfants ! Vous ne valez ni plus ni moins que tout ce qui a passé et qui passera sur la terre sous le nom de jeunesse, réfléchissez ; qu'en pensez-vous ? »
Un jeune homme peut dire, en société , que la terre tourne, il n'y a pas de mal à cela ; c'est un sujet de conversation bien innocent. C'est une nouvelle du pays des sciences ; il est de fait que
les savants le disent ; débiter une ou deux de leurs explications à ce sujet, c'est un fait que ces explications ont été données ; mais se redresser sur les hanches, ou lever la tête et allonger le cou d'un air capable, quand on raconte la millième partie de ce qu'un autre a dit, ce n'est pas être élève de l'enseignement universel.
Peut-être, direz-vous, mes chers élèves, qu’à ce compte l’enseignement universel n’a pas donné beaucoup d’échantillons de sa fabrique. Je vous prie d’observer que, sans y penser, vous répétez, en ce moment, la sottise que messieurs les explicateurs répètent sur la foi du journal de Paris qui leur a dicté cette gentillesse il y a dix ans.
Les explicateurs ont une méthode ; je n'en ai point. Les explicateurs expliquent ce qu'il faut penser. Moi je ne puis pas expliquer comment on fait pour penser ; je crois tout bonnement que l'élève est né pour cela ; je le prie d'avoir la bonté de penser à ce qu'il dit, et la complaisance de me communiquer ses pensées.
Cela ne peut pas nuire, à ce qu'il me semble ; et si cela ne mène à rien, cela ne peut induire à mal.
Il est vrai que les explicateurs de profession ne peuvent trouver leur compte dans une méthode qui n'est pas la méthode du maître. Que deviendraient les serruriers du temple des sciences, si quelqu'un venait dire aux hommes :
« Ne demandez pas la clé de ces messieurs , chacun a la sienne ; prenez la vôtre, tournez patiemment jusqu'à ce que vous ayez ouvert, et vous entrerez. »
Voyez mes chers élèves, si vous avez parlé sans réflexion. C’est la mode, il est vrai ; mais réfléchissez s’il vous convient de suivre cette mode là.
La meilleure preuve, à mon avis, que tous les hommes ont la même intelligence, ni plus ni moins, là voici : j’ai vu des gens de toute sorte. J’ai eu mille occasions de reconnaître que tous ces gens-là sont de ma sorte ; ils arrivaient, les yeux en feu, comme pour me dévorer ; ils entassaient raisonnemens sur raisonnemens, objections sur objections, pour escalader mon trône, ou, si l’ône, ou, si l’on veut, mon pilori d’enseignement universel. Moi, tranquille, dans mon fauteuil, je répétais tout doucement et les raisonnemens et les objections, puis j’ajoutais : « qu’en pensez-vous ? » Ce peu de mots, qui composent toute la méthode de l’enseignement universel, n’ont jamais manqué leur effet. C’est un talisman dont toute l’école normale a éprouvé l’efficacité. Envoyez-moi vos maîtres explicateurs, vos académiciens, vos savans ; qu’en pensez-vous les réduira tous au silence. Essayez.
Que si vous me demandez pourquoi un coup de baguette, un seul mon de ma bouche les pétrifie subitement. Suis-je donc la tête de méduse ? Ai-je plus d’esprit que ces messieurs ? Vous ne le croiriez pas, et si j’avais la sottise de le dire, vous feriez bien de me demander : Maître ? Qu’en penses-tu ? Je rentrerais en moi-même et ma raison me répondrait : tais-toi, car l’orgueil t’emporte. Or la raison dit la même chose à tout le monde ; donc.
Il y a pourtant une apparence de perfection-nement que l’opinion publique s’efforce d’introduire à côté des vieilles écoles de latin et de grec ; je veux parler des écoles industrielles.
Quelle est la meilleure de ces méthodes ? Je réponds : c’est toujours la méthode explicatrice ; donc elles ne valent rien ni l’une ni l’autre. Seulement le manège a été placé sur un autre terrain. Mais, jusqu’à présent, je ne vois toujours que des manèges. On tournait dans le latin ; l’écuyer va nous faire tourner dans les machines. J’ajoute que, si l’on y prend garde, l’abrutissement va devenir plus grand par la raison qu’il sera moins sensible et plus facile à justifier.
Les explicateurs d’industrie ont déjà dit, et tout le monde a déjà répété : « Voyez le progrès de la civilisation ! Le peuple a besoin des arts et on ne lui vendait que du latin dont il n’a que faire. Il va dessiner, construire des machines, etc. » Philosophes, vous avez raison, et j’admire votre zèle sous l’empire d’un Grand-Maître qui ne vous aide point, étendu mollement sur son trône de
langues mortes. J’admire votre dévouement ; votre but philanthropique est sans doute plus utile que celui de la vieille. Mais vos moyens ne sont-ils pas les siens ? Votre méthode n’est-elle pas la sienne ? Ne craignez-vous pas qu’on vous accuse, comme elle, de soutenir la suprématie des maîtres explicateurs ? Elle a une excuse et vous n’en avez point ; elle profite de l’erreur et vous êtes désintéressés. Allons, que craignez-vous ? Continuez à donner des explications, puisque vous ne savez pas ce qui se passe dans la Belgique ; mais essayez de vous créer, dans le sein même des familles, des millions de collaborateurs. Au moins vous n’aurez rien à vous reprocher.
Ecoutez ; mais, entre-nous, je vous en prie. Vous savez qu’on ne veut point de Lancastre et vous avez deviné pourquoi. Cependant on a fini par vous laisser faire votre Lancastrienne. Savez-vous pourquoi ? C’est que la longe est toujours là ; on l’aimerait mieux en d’autres mains ; mais enfin il ne faut désespérer de rien partout où il y a la longe. Votre géométrie appliquée n’est pas du goût de on non plus ; mais pourtant cela s’applique dans les formes.
Changez cette forme, brisez la longe, rompez, rompez tout pacte avec la vieille. Songez qu’elle n’est pas plus bête que vous. Rêvez-y et vous me direz ce que vous en pensez. A bon entendeur, demi-mot. Je vous dit que le meilleur latiniste est celui qui n’a pas eu de maître explicateur, ou qui a
fait comme s’il n’en avait pas. Je vous dit que votre meilleur machiniste sera celui qui vous expliquera le livre de Dupin après y avoir pensé tout seul.
Or le latiniste de l’enseignement universel n’a pas besoin de maître explicateur pour apprendre Dupin. Mais le contraire n’est pas vrai. Ce que je viens de dire vous étonne, mes chers élèves, car vous êtes convaincus que vous n’avez plus besoin de maître pour apprendre et pour enseigner quoi que ce soit ; les industriels n’arriveront jamais là, mais cela ne sera pas de ma faute. Ils diront : « mais je suis le guide de ce jeune homme ... » Partout où je vois la guide, je me dis : les voilà encore qui croient avoir affaire à un cheval.
Voyez, mes chers élèves, quel bien vous pouvez faire ? Vous en êtes convaincus. A l’ouvrage, mes amis, le bienfait de l’émancipation intellectuelle est dans vos mains !
N’ avez-vous pas vaincu des difficultés que vous croyiez inextricables ? N’avez-vous pas inventé des démonstrations toutes les fois qu’elles manquaient dans le livre que l’on vous a donné ? Tous les hommes ne sont-ils pas capables de faire ce que vous avez fait ? Ne savez-vous pas que des enfans, élevés dans l’enseignement universel pur, ont obtenu des résultats au-dessus de vos connaissances actuelles, des résultats tels que tous les littérateurs invités à se présenter dans l’arène, ont senti leur insuffisance ? Les chefs de
l’instruction eux-mêmes ne l’oseraient point sans s’exposer à une défaite certaine.
Tout cela, mes chers élèves, ne prouve ni votre supériorité naturelle sur vos camarades, ni, de la part de nos enfans, une intelligence au-dessus de celle de vos anciens maîtres. Vous êtes arrivés plutôt que les autres, parce que notre route est moins longue que celle sur laquelle on les traîne. Nos enfans pensent et écrivent dans la langue qu’ils ont étudiées mieux que les professeurs, parce qu’ils se sont exercés à comprendre et à imiter les grands écrivains. Vous ne savez pas, si bien qu’eux, la langue des mathématiques, parce que votre temps a été absorbé par le mécanisme abrutissant d’opérations de commande et obligés d’après l’examen auquel vous étiez destinés. Celui qui se propose de devenir citoyen académique ou sous-lieutenant, celui qui doit obtenir un examen pardevant une faculté ou une commission, doit se tenir prêt à répondre à des questions que nous regardons comme niaises et abrutissantes. L’enseignement universel serait inconnu, dans ses véritables résultats, si nous n’avions pas eu des élèves hors de cette sphère, soit sous le rapport du sexe, soit sous le rapport des matières que la directrice des intelligences a oublié d’enchaîner à son char. Sans ce hasard heureux, qui pourrait croire que nos petits musiciens font des choses que les maîtres explicateurs ne sauraient faire et que ceux d’entre vous qui connaissent les principes n’oseraient entreprendre.
Cependant, mes chers élèves, vous le savez bien, ces résultats extraordinaires ne portent point atteinte à l’égalité des intelligences ; c’est par erreur qu’on les a attribué à un prétendu génie ; vous pouvez, tout professeur, tout homme de lettres peut y prétendre sans doute,et c’est à tort qu’on a imaginé ce farfadet pour expliquer le phénomène.
Vous ne savez point le calcul intégral ; mais vous pouvez l’apprendre sans explications. Dire que l’homme ne peut s’instruire sans maître explicateur, c’est condamner le genre humain à l’ignorance ; c’est fermer le sanctuaire des sciences. Si pour y être admis, on a besoin d’un cicérone on fera bien de renoncer au voyage. Où trouver en effet cet introducteur nécessaire ? Y en a-t-il assez, dans un pays, pour tous ceux qui réclameront cette intercession indispensable. Il fut un tems où l’on vous aurait salué, dans la rue, comme des prodiges de science, pour les divisions algébriques que vous savez faire, tant les explicateurs étaient rare ! tant ils avaient soin de cultiver le préjugé lucratif du peuple, qui disait alors en ouvrant de grands yeux : c’est de l’algèbre. Alors cependant, comme aujourd’hui, vous auriez pu l’apprendre par l’enseignement universel, mais ce bienfait n’était pas connu, et si
les trois ou quatre explicateurs ne se fussent pas trouvés sous votre main, vous seriez mort en répétant avec les hébétés : c’est de l’algèbre. On a dit longtems, et il me semble encore l’avoir entendu dire : « c’est de l’hébreu. » Sous Louis XIV les Précieuses embrassaient encore Vadius [1], en s’écriant d’aise et d’admiration : « c’est du grec. » Les Vadius d’aujourd’hui vous diront sérieusement, « c’est du calcul intégral. »
Or il faut prendre un parti et se montrer hommes une fois, mes chers élèves.
Apprenez le calcul intégral par notre méthode, ou résignez-vous à l’ignorer toujours. Au milieu de cette nuée d’explicateurs, qui vous appellent pour vous vendre le calcul intégral, il y en a si peu capables de vous livrer la marchandise, que vous feriez un marché de dupes. Calculons, puisque vous êtes mathématiciens. Je suppose qu’il y en ait deux en état de tenir leur parole, seront-ils à vos ordres ? mettez en vingt, trente, quarante, je suis généreux (et j’en demande pardon au très petit nombre de savans qui me comprennent) qu’est-ce que cela pour tout un peuple ? Pourrez-vous quitter votre garnison pour suivre les leçons du maître instruit qui loge à cent lieues de vous ? (Quant à la fourmilière des explicateurs que vous trouverez partout, n’écoutez point leurs promesses emphatiques ; ce sont des gens qui auraient besoin d’explicateurs pour eux-mêmes et qui perdent à débiter ce qu’ils savent, le tems qu’ils devraient employer à apprendre ce qu’ils ne savent pas.
S’ils entendaient ce que je vous dit en confidence, mes enfans, et dans votre seul intérêt, ils feraient un tapage épouvantable. Dans cette cohue, si vous aviez un maître à choisir, croyez-moi, prenez celui qui écoute tout cela avec un air d’indifférence. Voilà un qui sent ses forces et qui ne se retourne pas sottement quand on crie : « à l’ignorant ! »
Ce que je viens de dire des sciences a-t-il quelqu’apparence de réalité, que penser des explicateurs en littérature ? Il s’écoule souvent des siècles entiers où l’on ne rencontre pas un explicateur digne de notre attention. Supposons , ce que je ne crois pas, que Longin, Quintilien, Laharpe, Lacroix, soient nécessaires pour comprendre Homère ou Virgile ou Newton. Ces interprètes du génie sont si rares, que toute la terre veut profiter directement de leurs leçons. Qu’a-t-on imaginé ? On a supposé que Longin était sur le second échelon de la hiérarchie des esprits, et l’on a créé une foule immense d’explicateurs subalternes qu’on a placé sur les échelons universitaires. Enfin ces explicateurs ne pouvant être compris des hommes sans préparateurs d’intelligences ; ces préparateurs ont été inventés
et quoiqu’il y en ait beaucoup, il n’y en a pas encore assez pour tout le monde. Ajoutez à tout cela les volontaires qui ne sont point enrégimentés et qui, comme moi, donnent ou vendent de l’instruction. Puis comptez tous les ignorans, et dites si vous croyez qu’il y a assez de marchands sur vos marchés de science, pour livrer de la nourriture à tant de gens qui sont affamés.
Que si vous considérez que les étaux, dont il s’agit sont des privilèges ; qu’on donne des permissions d’expliquer, que ces permissions sont exclusives, vous verrez, dans cette organisation féodale, la théorie de la banalité des fours et mille autres ridicules dont les tribunes retentissent en vain dans tous les pays. Ce qui fait rire les seigneurs explicateurs.
Or, en cela, les professeurs ont raison et les orateurs parlent sans réflexion, car les orateurs sont tous d’avis de la nécessité des explications ; peut-être chacun d’eux croix-il qu’il n’aurait pu s’en passer pour lui-même ; mais si cette prétention de plusieurs milliers d’orateurs était fondée, ce serait déjà une petite présomption. Mais l’égalité des intelligences, c’est-à-dire l’inutilité des explications, ne sera jamais admise par les orateurs, et la raison, la voici : l’homme a besoin de l’inégalité ; quand il parle d’égalité, il se ment à lui-même et aux autres. Cette idée d’égalité est une idée bizarre et chagrine qui vient à l’inférieur malgré lui ; il est assez sot pour s’en tourmenter dans l’ordre social, comme s’il pouvait changer les choses. Mais la preuve que notre orgueil ne veut point de l’égalité des intelligences, c’est que personne n’est mécontent de son esprit. Orateur, professeurs, médecins, avocats, chansonniers, qu’en pensez-vous ? Avouez que c’est de la supériorité qu’il vous faut pour vous satisfaire.
Je ne prétends pas faire changer, sur ce point, ni les gouvernements, ni les orateurs, ni les professeurs, et c’est en cela que je diffère des philosophes mes prédécesseurs, ou des escrocs mes devanciers, comme disent les journaux explicateurs de la Belgique.
I] Je ne prétends point faire changer d’avis les professeurs.
Ils pourraient me répondre :
- Vous dites que vous avez été professeur longtems et que vos élèves n’ont jamais fait, à l’aide de vos explications, les belles choses que vous obtenez des enfans auxquels vous n’expliquez rien. Il est possible que vous soyez un fort mauvais explicateur, mais cela ne prouve rien contre nos bonnes explications. D’ailleurs vous suiviez, sans doute, dans votre jeunesse, ce que vous appelez la vieille méthode ; mais nous avons changé tout cela ; les explications d’aujourd’hui sont des explications perfectionnées. Si vous ne vous tenez pas au courant des découvertes, ce n’est pas notre faute. Si vous ne connaissez pas les résultats miraculeux de se perfectionnement, les explicateurs perfectionnés sont prêts à vous les montrer. Mais, si vous vous-vous êtes entiché de votre système, vous aurez le front de dire que vous ne voyez rien. Celui qui ne veut pas voir ne verra jamais. Vous nous appelez, grossièrement, marchands de méthodes, et vous avez l’air de ne pas savoir que c’est une méthode perfectionnée que nous vendons. Parce que vous ne donnez rien pour rien, vous ne voulez pas que nous donnions quelque chose pour de l’argent. Cela n’est pas juste. Croyez-vous que les théoriciens d’aujourd’hui sont encore les théoriciens de votre temps ? Détrompez-vous. Pensez-vous que nous leurs expliquons les tropes comme on les expliquait à Racine ? Pas du tout. Est-ce que, par hasard, vous croiriez que l’on explique aujourd’hui le carré de l’hypoténuse comme Barrow l’expliquait à Newton ? Mais pas du tout ! Je ne veux point insulter à la mémoire de Despauter et de Cleinars ; Dieu m’en garde ! mais soyez sûr que les résultats des explications que donnaient ces grands hommes, ne sont rien en comparaison des nôtres. Tenez, voilà une amplification de mon premier ; lisez-moi cela vous m’en direz des nouvelles. Quand on a vu l’essor que prenait le perfectionnement des explications ; il n’a plus été question que d’appliquer le fait. C’est un fait, a-t-on dit en Angleterre ; c’est un fait a-t-on répété en France. Hâtons-nous de répandre ce bienfait des explications perfectionnées. Ce mouvement général fait honneur à l’espèce humaine abâtardie jusqu’à nos jours. Des écoles s’ouvrent partout ; des commissions de perfectionnement se réunissent ; on fait, comme à l’ordinaire, un président et un secrétaire chargé de s’enquérir partout où se trouve l’explication la plus perfectionnée. On propose des primes. On donne des prix. Tout cela est bien vu, c’est à qui mieux mieux.
On ne se contente de rien, on vise à la perfection et on y arriver. Vous riez. Oui, monsieur, le XIXme siècle arrivera, c’est moi qui vous le dit ; et voici comment. Un confrère n’a pas plutôt fait la millième explication perfectionnée, que la revue encyclopédique l’invite à revoir son perfectionnement, tout en donnant des éloges au confrère. Vous sentez bien que le véritable moyen d’avoir enfin de bonnes explications des livres des grands hommes, c’est de n’être jamais content des explications données. Or voilà le parti que nous avons pris. Je vous défie de me citer une seule explication recommandée, sans restriction, par le comité de perfectionnement. Le rapporteur a d’avance un tarif pour tous les cas et il le remplit suivant la circonstance. « L’auteur aurait pu ; il serait à désirer que l’auteur, etc.. » Le rapporteur ne sait pas lui-même ce qu’il faudrait faire, autrement il tiendrait la perfection ; mais c’est une manière de parler que nous avons perfectionnée pour le perfectionnement du XIXme siècle. Vous ne pourrez pas voir cela, vous, c’est dommage. Il est tems que les explicateurs aient leur tour. Les grands hommes, les inventeurs ont brillé sur la terre. Nous autre jamais. C’est que notre tâche est beaucoup plus difficile que celle de ces messieurs. Ils découvrent par-ci par-là un fait ; ils aperçoivent, en regardant un autre fait le rapport qui existe entre ces faits ; et ils le disent vaille que vaille. Belle affaire ! et le genre humain de se récrier, parce qu’un homme a vu ce qu’il a regardé et parce qu’il a dit ce qu’il a vu. Nous aussi, nous pourrions regarder, voir et dire. Mais expliquer, ou, en d’autres termes, dire ce qui a été dit, voilà le problème que nous nous sommes proposés. On y arrivera, monsieur, je vous le prédis, et quand on aura encore un peu perfectionné nos explications ; quand le tems sera venu de dire que ce que nous disons aujourd’hui n’a pas le sens commun, la face du monde en sera changée.
En attendant, on ne nous sait pas assez de gré de notre dévouement. Rhéteurs, grammairiens, explicateurs de toute catégorie, qui vous a jamais appréciés pendant votre vie ? Qui sait votre nom après votre mort ? En vain nous expliquons philologiquement à la jeunesse, comme quoi vous aviez un nom, que vous demeuriez dans tel endroit, que vous avez écrit sur du papyrus ou du papier, que vous avez été imprimés en telle année, que la première édition se reconnaît à telle marque. Paroles perdues, grandes ombres ! nos étourdis ne pensent qu’à Homère ou à Virgile ; encore ont-ils oublié, malgré nos explications perfectionnées, quel était leur père !
Mais rien ne peut vaincre ni rebuter le véritable explicateur perfectionné. Il viendra un tems où cette jeunesse, qui veut s’émanciper, sera parquée dans nos explications intéressantes. On va faire enfin des examens perfectionnés et nous verrons. Tout homme, qui ne connaît pas la situation d’un village, sera déclaré ignorant en géographie. Je sais que vous appelez ces questions niaises et abrutissantes ; ne vous en défendez point ; vous l’avez dit. Vous appelez cela, je crois, gâter l’enseignement universel. Eh ! bien je vous dis, moi, que c’est tant pis pour votre méthode. La nôtre donne une instruction solide ; nos élèves sont instruits à fond, comme vous voyez. De plus il y a une belle leçon de morale dans notre manière. La leçon est indirecte, il est vrai, mes ce sont les meilleures. L’élève peut devenir présomptueux à force de devenir savant par vos explications perfectionnées ; s’il allait croire qu’il est homme comme son maître ! où en serions-nous ? d’un autre côté, il ne faut pas trop l’abrutir ; que faire ? nous avons imaginé certaines questions auxquelles nous ne répondrions pas nous-mêmes, mais l’élève n’en sait rien. Il croit que nous connaissons tous les villages ; et nous le tenons en respect, avec les morailles dont nous lui serrons le nez. Explications perfectionnées, puis examens perfectionnés, voilà le grand secret de l’éducation publique.
Oh le sot maître que celui qui dit à ses élèves : mes amis ! .... 1re bêtise. Il ne manquerait plus que de dire, mes égaux ! 1re immoralité. Mais que penser d’un maître qui ajoute : « je suis plus savant que vous, mais cela ne durera pas longtems si vous voulez. Si je reste en place et que vous marchiez toujours, vous m’aurez bientôt passé sans explication de ma part. »
1° Il n’y a pas de gravité dans ce discours et ce n’est pas ainsi que l’on fait des leçons à un bambin. On lui dit « Regarde-moi, tu me vois bien ; eh ! bien, tu ne me vaudras jamais. »
2° « Sans explications » ! Il est clair que ce maître là bat la campagne et ne possède pas le secret des explications perfectionnées.
A tout cela je n’ai qu’une chose à répliquer : je n’ai jamais promis que les professeurs seraient d’avis de l’émancipation intellectuelle.
II] Je dispense les orateurs de m’écraser des foudres de leur éloquence. Que pourraient-ils dire ? La question n’est pas de leur ressort. Ni en France, ni en Angleterre on ne peut pas voter contre ou pour une opinion philosophique. Il ne sort que des lois de l’urne. Or les opinions ne sont pas sous l’empire de la loi. Elles sont du domaine de la pensée.
Si vous voulez au surplus vérifier les faits avant de discuter, pour ne point parler en l’air, comme cela arrivait autrefois aux orateurs romains ; si vous croyez que la langue doit attendre pour prononcer, que les yeux et les oreilles aient fait un rapport préliminaire, amenez avec vous vos yeux et vos oreilles, je leur montrerai de petits discours dont ils seront charmés, je leur ferai entendre de petites harangues improvisées en français et en musique qui les réjouiront, tant sur le piano que sur le violon ; mon improvisateur sur le violon surtout ne va pas mal. Je commence à être content de lui : je n’ai jamais entendu d’aussi bon improvisateur à la chambre, en me comptant ou sans me compter.
Mais, mes chers collègues, je mets une condition à ma promesse ; c’est que vous nous direz aussi quelque petite chose. Comme j’y serai, vous ne devrez pas craindre de vous compromettre ; d’abord je suis philosophe et vous savez qu’on ne commet point sa dignité en causant familièrement avec un philosophe. C’est un privilège que nous nous sommes arrogés de tout tems, et puisqu’Alexandre ne s’humiliait pas en parlant à Diogène qui était un butor ; vous avez une excuse de plus en venant me voir ; c’est un ancien collègue que vous aurez visité.
[1] P. métaph. Vadius (...) composant ses livres de regrats, compilant et compilant (...) s'est vu soudain passer pour un maître dans un cercle d'humbles esprits comme le sien (LÉAUTAUD, Théâtre M. Boissard, 1943, p. 142)
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La photographie est menteuse
elle ne montre à l'oeil que
ce qu'il a envie de voir
...
merveilleuse invention !
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(Les scients)
Ils étaient si habiles
de la part mécanique
de l'esprit
que
même les êtres inanimés
dissimulaient leur nom
de peur que
ces créatures de raison pure
ne parviennent
contre toute évidence
à les persuader
de leur inexistence.
s'efforcer d'être humain
c'est
Passer de l'un
à l'autre
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La technique est subtile tu es un politique et tu veux une majorité pour te porter au fauteuil de tes rêves ? ... chaque jour tu montre du doigt une catégorie minoritaire (nous le sommes tous) si possible avec des effectifs tout de même significatifs et à chaque fois tu as avec toi 70% des français qui tappent sur les autres et qui sont contents que tu t'occupes de leurs côtes et ce, chacun à son tour le pire c'est que ça marche
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